Samedi 14 juin 2008 6 14 /06 /Juin /2008 10:45

 

"Traverser la rue des autres...."


Vers la fin de chaque « rencontre autour du personnage du clown » Nous sortons Indiens et Français avec nos nez et nos habits de clown à la rencontre de la vie et de la population locale

 

   Dans les rues au café « Kiran » et jardin public.

 Les clowns sortent du théâtre en processionnant les uns derrière les autres.

Bientôt ils abordent la rue et se séparent. Les uns sortent en famille, papa maman et les deux petits. D’autres en bande de japonais disciplinés, appareil photo à a ceinture, caméra à l’épaule, traducteur à balais aux oreilles, suivent le guide. S’extasient à la demande. Prennent des lanternes pour des vessies et le défilé des vélos taxis pour une course de chars.

Là c’est un couple franco indien et d’autres individualités, électrons libres à la découverte de la ville.

Les gens commencent à s’assembler en foule de plus en plus compacte.

Arrive une voiture de police. Une Clowne se penche dans la voiture, par la vitre ouverte. Saisissant l’incompréhension des policiers, son amie lui tend son gros  téléphone rouge

(Un vrai, avec un vrai fil de téléphone, comme celui de  la maison)

On arrive devant le musée, sur un grand rond point. La circulation ralentit puis se fige. Les voitures au garde à vous nous laissent le passage.

Notre famille Clowne est suivie par trois petites mendiantes. Les clowns se retournent et saluent les trois enfants de quelques profondes courbettes, jusqu’à toucher terre. Les gaminent surprises s’enfuient en riant. Elles reviennent au bout de quelques minutes,

 Pépito et deux jolies clownettes s’en vont faire la manche  avec elles. Ils se feront quelques roupies en faisant des « tours de magie » pour de riches promeneurs.


Mis pétunia aide un mendiant à se faire quelques sous en suppliant les promeneurs de mettre une roupie dans la petite casserole où ami promenait la photo de son dieu préféré.

  Faut dire que Pépito avait mis sa plus belle jupe, la rose, sur ses pantalons de cirque vert mandarine, il s’était fait une énorme paire de moustaches que n’auraient pas osé arborer le plus macho des râjasthâni. Il portait beau un gilet de sauvetage trop court, un nœud papillon énorme sur son tee-shirt échancré et sous son béret vert fièrement penché sur l’oreille gauche, un kéfir blanc et rouge noué vers l’arrière en queue de cheval. Il portait autour du cou un tuyau de douche avec son pommeau qui pendait  à l’extrémité Bref de quoi s’émerveiller !

Elisabeth, elle, belle grande brune aux yeux de charbon noir, un bout de rideau vert pomme dans les cheveux, collants noirs (ajourés s’il vous plaît !) sous une jupe à volants, prise au dessus de la poitrine, Droite dans ses Santiag, elle poursuit de ses sourires un jeune indien à lunettes,  tout gris, tout timide et  tout bienheureux.

 Il faut savoir qu’en Inde on ne se tient pas par la main, même fiancé, ce n’est pas correct, on ne s’embrasse pas,  surtout pas ! Ce n’est pas permis par la culture ! Et même si on pouvait se permettre quelques attentions entre hommes et femmes, jamais une jeune fille ne pourrait se permettre de faire des avances à un garçon ! Alors, pourquoi est-ce que ça marche et que c’est possible quand c’est une Clowne qui se « déclare » ouvertement et en public en plus ?!

 Elle tente de le séduire en soufflant dans  son petit trombone miniature, mais en vain

 Elle abandonnera la partie quand un marchand de cigarettes lui demande de l’aider à vendre sa marchandise. La musique montrera là une bien meilleure efficacité. C’est le marchand lui-même qui s’était permis de l’appeler ! (Est-ce que c’est bien à la Clowne qu’il s’est permis de s’adresser ?!.. à l’Etrangère ?!... à la Rigolote ?!A qui ?)

  Lala prend d’asseau un vélo et s’improvise driver pour dames.

Ce qui s’est passé durant cette heure de déambulation :

Les clowns ont essayé tous les moyens de locomotions rencontrés sur les deux ou trois kilomètres de l’aller retour du théâtre au jardin public. Une charrette tirée par un âne, un vélo taxi,

Ils ont aidé une vieille femme à porter son sac d’herbe.



Un jeune handicapé à faire avancer son fauteuil roulant.

Vendu des glaces et des cigarettes
Fait la manche etc.

 un autre jour suite 


 
Au café du jardin. Quand les clowns s’assoient pour la pose coca, c’est toujours un attroupement qui se forma autour d’eux. La population vient assister au spectacle que ne manquent pas de donner les »artistes »

 Parfois, quand un clown solitaire passe par là,  il se répand un grand silence,  le monde se fige, le temps se suspend, on attend l’événement. Qu’est ce que cet étrange personnage est donc venu faire ici. Et là c’est le vrai miracle du clown. Ce qu’il va faire prend tout à coup un sens énorme, tout peut advenir. C’est la véritable fonction du spectacle, éclairer d’un coup de projecteur un petit coin du monde, pour comprendre le sens du « Tout ».


Le pouvoir du clown, dès ce moment là et pour un petit instant seulement est immense. Il est au centre de l’univers et le public est suspendu à ce qu’il peut révéler.
Qu’est-ce qu’il fait ?

Il peut se contenter de faire une grosse farce.

IL peut prendre toute la lumière sur lui pour son propre salut.

Il peut créer du sens : prendre la main du petit mendiant et l’accompagner dans ses sourires, retrouver sa maman dans la foule, cueillir une fleur dans le pot de roses et la mettre en boutonnière

Trois clowns, tel les daltons indiens dévorent à dix mètres de distance les « samosas »   du boulanger. Ça a l’air tellement bon  qu’on  pourrait les accuser de grivèlerie  Et c’est tellement  savoureux qu’ils s’en excusent auprès du vendeur. Je remarque que, sans faire exprès ils se sont coiffé de bonnets l’un bleu l’autre blanc et rouge pour le dernier.

Ils sont magnifiques et drapeau français!

 

Pankash la jeune indienne et Sophie fondent dans les bras accueillants d’une dame plantureuse et souriante. Elles viennent de se trouver une maman. Elles en reçoivent toutes les caresses et les baisers qu’elles sollicitent. Maman adoptive les serre contre sa poitrine. Un photographe s’approche et toutes les trois posent avec un large sourire.

Voilà un fort  moment  d’émotion pour les personnes qui jouent les clowns. On voit bien qu’il n’y a aucune tricherie chez les clownettes comme chez la « dame » qui fait la maman. Les bises sont de vrais baisers, Les trois visages et les corps enlacés expriment une joie profonde et vraie.

Une jeune française dans les bras d’une femme indienne qu’elle ne connaît que depuis quelques secondes. Une attention fraternelle et délicate de la Clownette indienne qui demande par geste à sa « nouvelle » maman de ne pas oublier de donner un baiser à sa soeur. Une femme indienne d’âge mûr qui joue , dans un lieu public très fréquenté, devant ses compatriotes et sa vrai famille à adopter sur le champs et avec autant de générosité, deux jeunes enfants inconnues 

Qui peut réaliser un tel miracle ?  Si non : Les clowns !?



 
   La clownette Lolita, le paysan et la jeune veuve

  Au cours d’un voyage nous nous sommes arrêtés dans une campagne près de Jaipur. Lolita, dans le bus   s’était habillée en indienne, penjâbi jaune et foulard rose, des claquettes aux pieds. On croise un bonhomme d’indien d’un âge bien certain qui dévisage lolita, la suit dans sa promenade  et semble lui porter un grand intérêt. Lolita s’en aperçoit, jauge notre homme pour reconnaître ses intentions. L’homme lui parut normal, simple  et très sympathique. Après quelques instants d’approche, notre bonhomme apprivoisé est prêt à jouer avec elle. Elle le précède, nettoie le chemin devant ses pas, lui chasse les moustique, écarte les branches et les gêneurs. Lui sert de guide et de dame de compagnie. L’homme s’en amuse. Elle se met en miroir avec lui et tout deux passent quelques minutes à se lisser et à se friser les moustaches, imaginaires pour Lolita. Ils s’amusent tout deux à se faire des clins d’œil, ils s’amusent à jouer ensemble.


Plus tard et dans un autre village, Lolita est invitée à prendre le thé dans une maison. Une jeune femme va se prendre d’amitié pour elle. Elle sort sa machine à coudre qu’elle enveloppe soigneusement dans un linge et lu montre comment on s’en sert. Puis elle  l’entraîne dans un recoin de la pièce qui lui sert de salon, jusque près d’un foyer, un simple trou creusé à même le sol, qui lui sert de cuisinière. Là elle lui apprend à préparer le thé.

Leur amitié toute aussi instantanée que profonde les fait glisser petit à petit dans une incroyable intimité.



La jeune femme lui raconte sa vie, ses malheurs, sort la photo de son mari, qu’elle cachait dans une veille boîte en carton qu’elle cachait dans sa chambre. Elle lui raconte que son mari est mort d’un accident de mobylette deux années auparavant. Que la vie est dure sans lui, que le petit le réclame encore et qu’elle ne sait plus comment vivre ni comment faire avec tout ça. C’est touchant de les voir si proches, complices jusqu’à l’émotion, elles qui ne se connaissaient pas une heure auparavant !

 

 (Jean Pierre Besnard)

 

Par jpbes - Publié dans : Témoignages
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /Juin /2008 09:17

Voyager, c’est  le plus souvent de partir qu’on revient, de trop rester qu’on part.

 

Le centre de formation « Théâtre sans frontières » organisait un stage de dix mois réunissant des comédiens, des formateurs, psychologues et orthophonistes

Utilisant le théâtre comme moyen de dynamisation et de restructuration de la personnalité, le pari de cette action était, dans le cadre du « crédit formation individualisé », d’apprendre à un groupe d’une quinzaine de jeunes illettrés, à lire et à écrire, (C.F.I.)

Pour cela, nous créons un spectacle original qui puisse servir de support au travail d’acquisition de la lecture et de l’écriture. En plus de cette création, à mi-parcours de la formation, nous organisons une tournée. C’était en août 89.

 

Nous avions beaucoup chanté ! Et même écrit une chanson de fond pour ce spectacle : «L’étranger».

 

« D’où nous arrivait-il

Avec sa gueule d’étranger

De quel pays trop sec

De désert et de guerre..

D’où nous arrivait-il

Belle gueule d’étain

De quel pays sans âme ?..

 

Et quel était ce jour ?

Et comment le maudire ?

L’hiver était alors

D’un bleu qui tranchait l’ombre

Déjà comme un printemps …..

 

Je crois me rappeler

Qu’il y avait du vent

Quand il passa le pont….

 

Jeunes en difficultés, chômeurs, délinquants, illettrés… de galère en survivances, d’enfances inavouables en horizons bouchés, en échec de partout, corps et âmes entre déchirures et arrachements, à force de se trimballer cette gueule de travers ou ce corps de trop bronzé, il fallait s’en aller. Comme une dernière chance. Amarres larguées pour largués…

 

Une fois, nos amusements désolés quand, d’un voyage en voiture, nous avons découvert que l’illettrisme, ce n’est pas seulement avoir dé-su lire-écrire les mots:

            — Alors ici on est où ? C’est l’Ariège ou la campagne ?

            — C’est la montagne en Ariège.

            — Mais alors, c’est l’Ariège ou la montagne ?...

            Quand de toute son enfance, on n’est pas sorti du foyer d’accueil, à Toulouse Ville, que certains ne connaissent pas le nom de leur père, qu’aucun ne sait le nom de ses quatre grands-parents…

 

D’ailleurs pour la plupart qui n’avaient jamais pris le train, jamais campé de leur vie, jamais vécu en groupe, l’Ariège, à deux cents kilomètres de Toulouse, c’était la grande aventure.

 

Comment trouver sa place ? Elle est loin d’être donnée d’avance. Mais «Si tu cherches…»  ce sera le nom de leur spectacle. Dans une galère sans nom pour monter leur tente, ils se sont acharnés et ça a fini par marcher. Normal qu’à la dernière minute, quand il a fallu présenter le spectacle et trouver sur le champ un nom pour la troupe leur choix unanime fut: «Jeunes sans frontières». L’identité du groupe s’est découverte le jour de la première, comme une filiation re-trouvée.

 

Découvrir les frontières et l’association «Jeunes sans frontières». Justement, est-ce moi qui la véhicule si fort qu’ils l’entendent à chacun de nos voyages, cette question dé-routante, dé-bordante ?

 

Immigrés comme eux, exilés de nos racines comme de nos devenirs, où trouver notre place? Sans patrie, sans attaches, sans références, sans bornes, mais sans limites et sans interdits aussi…?

Alors, tout est possible? J’ai le droit!

Et si je ne l’ai pas, je le prends !

 

Alors très vite, besoin d’un cadre à se construire, sinon c’est la folie. Et c’est Farida qui peut se permettre de lâcher le spectacle à deux minutes du début, s’octroyant du même coup un pouvoir infini. Et les shoots en plein stage, l’alcool juste avant de jouer et le vol des copains. Et ce quelque chose qui n’a pas dû passer, qui  ne s’est pas résolu, comme « l’interdit de l’inceste », ou le « tu ne tueras point ».

 

Des bases branlantes pour une éthique effilochée… Et puis pour certains, cette perte de repères qui va jusqu’à l’insupportable, visites de grottes préhistoriques, ils ne savaient même pas que ça pouvait exister.

Et là, émerveillement, découverte… Et puis ces questions :

            — « Mais où sont les bistrots ? »

            — «  C’est quoi ce pays ? ».

Et puis ces envies et ces affirmations de soi :

            — «  Je préfère rester à la buvette. »

            — « J’aime pas la campagne. »

 

C’est le voyage dans le miroir … l’image de soi…

 

Cela peut paraître banal, mais la problématique centrale de ces bandes de jeunes était  la question de leur identité : Identité sexuelle, parentale, nominale : qui suis-je? Ou plutôt : Qui ai-je la place d’être, dans ma peau, dans mon look? C’est quand la costumière a commencé à intervenir dans le stage, qu’ils ont déchaîné les plus odieuses insultes, réaction de rejet effarante quand on a voulu toucher à l’enveloppe, ce qui vous cache découvre, voile dévoile…

 

Alors le voyage, c’est peut-être découvrir des lieux, des choses matérielles inconnues, mais c’est surtout un voyage intérieur vers sa propre identité, et, au-delà, des liens qu’on tisse avec l’autre, dans et hors du groupe.

 

Le voyage est un miroir…

 

C’est comme quand tu vas boire à la rivière, tu bois, mais tu te vois. Tu vois ton reflet dans l’eau et pourtant tu n’étais venu que pour boire. Chaque spectacle est un miroir…

 

D’ailleurs, en tournée, la première des choses que nous avons faites, ce fût d’acheter un miroir pour chacun. Pour se maquiller certes, mais les maquillages, miroirs dans le miroir, reflétaient l’évolution des jeunes. Les maquillages ont beaucoup bougé du soir de la première à la fin de la tournée.

 

 …Les « scènes » hors la scène…

 

Christian : Putain y’a plus de noir pour les yeux, vous faites chier ! Vous avez tout pris ! Merde ! J’arrive pas à passer le blanc ! Jean Pierre, tu m’aides?...Non, pas comme ça !  C’est pas ça que je veux !

Jean Pierre : Dépêche toi Christian, on commence dans dix minutes ! T’as pas encore ton costume ?! On n’attend que toi ! 

Christian : Maquillé comme ça. Moi, je joue pas ! 

Jean Pierre : C’est très bien comme ça, allez viens ! 

Christian : Non j’te dis, comme ça je joue pas !

Michel intervient : Si tu veux pas jouer, on se débrouillera sans toi. Personne n’est irremplaçable.…et Christian a joué.

 

Le lendemain.

Christian : J’ai besoin que quelqu’un m’aide à me préparer, je sais que ça fait gamin, mais, pour le moment, j’en ai besoin. Hier  j’ai fait ma crise. Il faut bien que vous m’aidiez à ce que j’accepte de me débrouiller tout seul. 

C’est difficile le maquillage. On est seul avec son double, les yeux dans les yeux, à chercher, allez savoir, quelle ressemblance.

 

Le miroir, c’est l’écran, et pas de Rambo providentiel qui surgirait de  l’autre côté, pas de héros à fantasmer. Et toutes ces cicatrices à cacher, ces blessures qui me renvoient cruellement à mon histoire. Mon histoire que je cherche à fuir depuis si longtemps. J’ai besoin d’une autre main, une main plus sûre qui m’aide à gommer tout ça.

 

Plus tard Christian se fera aider par quelqu’un d’étranger à l’aventure, et il jurera qu’il se maquillera tout seul la prochaine fois. La chirurgie du crayon et de la poudre de riz...

 

...Un voyage initiatique vers une re...mise au monde.

 

L’évolution du maquillage, c’est l’évolution du rapport aux autres, de l’image que je projette pour ou contre les autres. Ce fût très fort qu’ils finirent par accepter de toucher à leur image, de la transformer, de la déformer. Surtout si on se souvient qu’au début certains étaient dans le refus comme Rachid qui refusait tout costume, tout maquillage. Même le «kimono-blanc-tenue-de-travail-pour-tous». Page blanche sur laquelle ils allaient écrire tous leurs possibles.

 

Mourad s’était enfermé dans sa propre image. Impossible pour lui d’imaginer qu’il pourrait être quelqu’un d’autre, ne serait-ce que l’espace d’un jeu. D’autres, trop prompts à toujours changer de registre, ne parvenaient pas à arrêter un choix. Tous ont fini par trouver une place, une peau, comme un terrain d’entente avec eux-mêmes.

 

...Partir c’est nourrir un peu…

 

Et cette place à se faire dans la communauté des autres, quand on débarquait pour offrir le spectacle, dans les colos ou dans les villages-vacances : on était là, mais parfois il y avait un os lorsque nous donnions le spectacle en échange d’un accueil ; je me rappelle, la première soirée où des hôtes bien-pensants, contraints de nous nourrir, nous firent l’insulte de dresser nos tables en dehors de l’enceinte de la fête et nous servirent de la saucisse de porc quand tous les autres résidents du camp avaient les côtelettes d’agneau qui nous passaient sous le nez.

 

Nous les animateurs, accompagnatrices, éducateurs, metteurs en scène, papas et maman de tous, nous étions peut-être les seuls à mal le vivre. D’ailleurs, pour eux, ce n’était qu’une répétition, une habitude, une malédiction, une « maudissure » depuis toujours fatalisée. Tant pis, on mangera des tomates et du pain ce soir. Comme ils ont été nobles, ce soir-là, de donner le meilleur d’eux-mêmes dans le spectacle, eux qui avaient si peu reçu.

 

Voyager c’est reposer la question essentielle, celle de la survie. On se confronte à des réalités élémentaires. On arrive en camping sans lampe de poche, sans affaires pour la pluie, sans même un sac de couchage. C’est comme cela qu’au début, beaucoup d’entre eux se sont laissés porter et nourrir par le groupe. Une consommation boulimique de maquillage, du matériel collectif qui disparaissait…

Qui vole-t-on là ? Suis-je à ce point mon propre étranger ?

 

…Voyage dans l’urgence… à la découverte des enjeux…

 

Parfois, on a le sentiment qu’il faut les surveiller comme le lait sur le feu et pourtant, quand le plus grave arrive, ils assurent comme jamais. Installation du matériel. Le lecteur laser ne marche pas… Panique. Pour nous. Eux, ne semblent pas concernés par le problème. Ils se promènent tranquilles, balancent des pétards dans la rue, déclenchent une sonnerie d’incendie, tout pour se faire remarquer. Nous, les adultes, on se consacre à la réparation du matériel. Enfin on y parvient. En plein spectacle, un orage. Tout saute. La technique ne se remet en marche que lorsque les éclairs se calment un peu. Les éclairages et la musique sautent régulièrement. Qu’importe, ils font très bien.

                                                                        

Le comité des fêtes qui nous recevait, ne retiendra de leur passage que des images de désordre. On nous priera en partant de ne plus jamais les solliciter. Les pétards et les sirènes qu’ils ont déclanchés compteront plus que l’orage apprivoisé, le contrat tenu et le spectacle joué envers et contre tout.

 

Et lorsque Alphonse nous quitte, suite au décès d’un proche parent, et qu’Alain, un formateur, le remplace, tant bien que mal, qui ne dira pas tout à fait le même texte, qui ne se placera pas sur scène à l’endroit ou il faut ; si certains s’en trouvent désarçonnés, et on le serait à moins, d’autres se donnent le plaisir d’improviser avec une incroyable justesse.

Bien dans son personnage, et, sans se décaler d’un pouce, Jalil en profite même pour utiliser l’anomalie et laisser voir un espace de lui encore plus vrai qu’avant. Instants magiques où, d’un apparent désordre, peut naître le plus merveilleux d’une vie.

...Le spectacle comme monnaie d’échange...

 

Et qu’est-ce que je suis ? Et qu’est-ce que j’ai ? Moi qui ne possède rien ?

 

A peine le pouce à lever pour faire le voyage et pas même un ticket de bus en poche. Et puis, me retrouver à quelques vingt kilomètres de chez moi, devant un public qui me nourrit, devant des yeux fascinés qui répondent à mes jeux. Et après le spectacle, ces enfants dans mes bras, ces hommes qui me parlent, à moi qui sait à peine… Et plus tard, le repas offert, le moteur du bus qui ronronne, autant de cadeaux que je ne comprends pas… Mais si, j’ai donné un spectacle… votre cœur en échange… Et dans le regard des gens qui me questionnent, je sais quel voyage on vient de faire ensemble….

 

Quel voyage on vient de faire les uns dans les autres… Les petits viennent tremper leurs doigts dans les pots encore ouverts de nos maquillages, moi, encore plein de traces, j’emporte sur mes joues un peu de mon personnage, et, sortant de la salle, je sais que nous entrons dans cette nuit qui ouvre sur d’autres rencontres.

 

Le voyage continue.

 Le voyage prolonge le voyage.

 Le rêve élargit le rêve.

 

Et le retour : vers quels départs ? En septembre nous avons remisé les paillettes et repris le travail sérieux. A l’escale, premier bilan:

 

Lydia fait vingt-huit fautes de moins qu’avant de partir en tournée. Pourtant nous n’avons pas travaillé l’orthographe pendant cette période.

 

Yamina, vingt-quatre ans, et Driss, dix-neuf ans tous deux fuyant un avenir tracé par les parents, quittent leur foyer respectif, coupent le cordon et prennent leur envol, ensemble.

 

Christian a décidé de passer un BAFA pour être animateur auprès des jeunes enfants. Ahmed qui s’est occupé des éclairages tout au long de la tournée, s’est trouvé  un projet professionnel : il sera électricien.

 

Jalil  et Abderaman veulent, à tout prix, devenir comédiens.

Ahmed, l’autre Ahmed, celui qu’on nomme « le grand » pour le différencier de son homonyme, a décidé de consacrer toutes ses économies à l’achat d’un matériel complet de camping.

 

Des couples se sont formés. Nous sommes invités aux mariages. Tous semblent être concernés par leur avenir. Tous ont trouvé à faire un stage pratique dans une entreprise de leur choix. L’un comme monteur sportif, l’autre comme fleuriste, cuisinier ou conducteur de poids lourds.

Li qui s’occupait des maquillages, va faire un stage dans une école d’esthétique.

Kera nous a quittés. Elle a trouvé du travail comme agent de collectivité. Elle qui n’a jamais vécu que d’assistanat, n’est pas peu fière d’avoir désormais un « salaire bien à elle ».

 

Le spectacle est en sommeil, nous le reprendrons plus tard.. Peut-être…

Ils l’aiment beaucoup… Ils en parlent souvent. Ils décident ce qu’il faudra améliorer, transformer, ajouter. Le spectacle est à eux désormais, mais il n’est plus une priorité. Après avoir tant ramé, leur investissement, leur régularité nous étonnent, nous, dont la vie a été empoisonnée durant six mois par le fait d’avoir sans cesse à rappeler le cadre, le règlement du stage. Bien des choses ont changé. Certaines transformations ne sont pas toujours faciles à vivre.

Hamid, autrefois leader du groupe, a perdu sa place, d’autres ont pris le relais. Il parle de quitter le stage.

Abderaman, en quittant ses parents découvre de nouveaux problèmes : comment payer un appartement lorsqu’on gagne à peine de quoi se nourrir… Et trouver un boulot, sans formation, c’est galère.

Yamina, partie elle aussi de chez elle, sait que son père la fait rechercher. Il veut la tuer. Elle a très peur. Et elle sait de quoi elle parle ! Il va peut-être falloir, momentanément, partir ailleurs, se mettre à l’abri dans une autre ville.

Akim, déchiré entre l’émergence de ses nouveaux projets professionnels et l’impossibilité de rentrer en conflit avec ses parents, qui souffre, qui souffre beaucoup. Jusqu’à se rendre insupportable. Voir ce que nous allons décider pour lui, s’il reste ou non dans le stage, comment l’aider. Aura-t-il la force de suivre son propre chemin ou la voie que ses parents lui ont pré-destinée, décidé de «faire la nique» au fatalisme?

Et leurs rêves à eux? Est-ce si fou que ça de prétendre à une place, quelque part où poser ses bagages ?

 

Et puis un autre groupe, un autre voyage...

 

C’était en mille neuf cents et quelques... Mais tous les voyages ne se ressemblent-ils pas? Une expérience de théâtre, de jeunes, de réinsertion, de bonheur et de place... enfin, un truc pour vivre. Le spectacle c’est l’histoire d’un village, traumatisé par un vol encore commis par, croyait-on, un étranger, forcément, et qui avait, pour se protéger, fait sauter l’unique pont qui le reliait au monde. Ce village, qui s’était refermé sur sa peur, avait fini par apprendre, par la force des choses, à vivre en vraie communauté. Les habitants, prêts à mourir, victimes de leur propre terreur, comprenaient enfin que le pont n’avait sauté que dans leurs têtes. Délivrés de la prison de leurs habitudes, les villageois partaient, guidés par l’étrange étranger. Tous, bien décidés à partir pour un très long voyage. Certains de rencontrer le « Cheval Bleu » de tous leurs rêves d’enfant.

….amarres larguées, pour jeunes  largués ?...

 

« Nous aurons du pain doré comme les filles sous le soleil d’or.

 Nous aurons du vin, de celui qui pétille même quand il dort.

Et notre âge alors, sera l’âge d’or » chantait  Léo Ferré.

 

Voilà ce qu’ils chantaient à la fin du spectacle ? Et si ce rêve inaccessible, venu du lointain de l’enfance, n’était simplement que le « devenir adulte » ?  Ce voyage là sera le début d’une longue itinérance. Une façon d’accompagner la galère et ses fans, les « desperados », les jeunes et leur souffrance. De sortir avec nos enfants. De partir ensemble aller se faire pendre ou se faire voir, d’accord, mais différents. Ailleurs où il ne fait pas forcement meilleur, mais où ce sera peut-être la chance de se trouver beaux et confortables parce qu’il n’y a rien ni personne à qui se comparer.

 

Loin des miroirs cassés, des habitudes tellement compactes, des brisures et du silence. Là où l’on voit la mer qui chante, en vrai, et pas seulement dans les coquillages des vacances des autres. Là où l’on goûte à tout, parce qu’on ne nous a pas dit d’avance quel goût ça doit avoir. Là où l’on peut aimer. Peut-être.

 «  Il me tarde de rentrer chez-moi ».

Pour les autres, toute sorte de projets : « A mon arrivée, je vais faire ça et ça. ».

 

En suivant les autres, j’ai connu presque autant de voyages que de  voyageurs: le voyage d’Ulysse, celui qui est revenu plein d’usages et avec une raison : vivre parmi les siens, le reste de ses aventures. Celui de  Mohamed le Candide qui a fini jardinier, à retourner son jardin comme son âme. J’ai suivi le voyage immobile de Françoise notre Pénélope, elle qui n’a jamais voulu regarder le monde que de l’intérieur, bien confortable, assise au premier rang, juste derrière le chauffeur et qui attend.

 

Quoi ? On ne le saura jamais, sauf que l’on ressent la paix intérieure qui lui donne un sourire de Joconde. Christian Crusoë, l’Unique, toujours seul, même au milieu de la foule, Brassens Georges et son arbre, qui n’est jamais aussi bien que chez lui.

Les voyages, c’est comme à la télé, une suite d’épisodes qui ne sont à la fois, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres... Ou comme au cinéma  j’ai vu jouer « Le vieil homme et la mer », « Le tour du monde en quatre-vingt jours », « Le retour du Jehdi », le beau « Fanfan la tulipe » et tous  les aventuriers de l’arche perdue.

 

 

C’est d’aller au loin qu’ils ont trouvé, pour les uns des racines, une famille…             

« Caminante no hay camino

Es tu camino el andar..”

 

Marcheur. Le chemin n’existe pas.

Le chemin, c’est ton pas

 

                                                                       "Marie Josée Eréséo"  et "Jean Pierre Besnard "

 

 

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Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /Juin /2008 10:07

 

Pendant deux ans, à Pau, cinquante compagnons d’Emmaüs ont été formés au « Théâtre Forum » par un professionnel . Ils ont ensuite donné une vingtaine de représentations dont une au « Forum Social Mondial » de Bombay. Du chômage à l’emploi des femmes, ils ont eux-mêmes choisis les thèmes traités. Ce travail a aidé les compagnons à développer leur autonomie et a contribué à changer leur image.

 En Juin 2001, la troupe indienne « Karwan » (formée par JP Besnard*) en tournée en France donne une représentation à la communauté d’Emmaüs Pau Lescar. Son directeur, Germain Sary est  impressionné par la force et l’impact de « ce théâtre » est souhaite l’introduire dans la communauté.

Un partenariat s’engage avec Caravane Théâtre. D’avril 2003 à juin 2004, JP Besnard forme des compagnons aux techniques du théâtre interactif. Ainsi, naîtra la troupe « Namasté » qui créé 10 spectacles de théâtre forum et se produira régulièrement pendant 1an ½. Elle donne 20 représentations publiques, touche plus de 1500 personnes dans l’agglomération paloise, et plus d’un millier de personnes en participant au forum social de Bombay en janvier 2003.

 

« Namasté » permet la rencontre des compagnons avec des publics très variés : jeunes en difficulté, travailleurs sociaux en formation, adhérents d’associations, publics de rue…elle atteint ainsi son premier objectif : ouvrir la communauté vers la cité, faire partager les valeurs de solidarité, et de convivialité défendues par Emmaüs et plus largement, changer les représentations parfois négatives sur les compagnons. Le second objectif visé dans ce travail : l’aide au développement personnel et à l’autonomisation des compagnons, est validé pour la majorité des compagnons acteurs. A « C’est notre théâtre, c’est notre force ». N.« J’ai été bouleversée de jouer avec ce public » C.« Ca me fait énormément plaisir de faire passer des messages » S. « Cà fait réfléchir, ça fait réagir,c’est très fort pour moi »

 Démarche participative intégrée.

 L’outil théâtre interactif est particulièrement adapté à ce public en situation de vulnérabilité. Il  utilise un médiateur : la création artistique. Il s’appuie sur le non-verbal. Il nécessite l’implication des bénéficiaires à toutes les étapes du processus. Il s’agit là d’une démarche participative « intégrée ».

 Modalités de mise en œuvre.

 Sur deux week-ends nous présentons les méthodes, créons et jouons un premier spectacle avec quelques compagnons volontaires, pour diffuser l’information à l’intérieur de la communauté.

18 compagnons poursuivent l’expérience et forment l‘ossature de la troupe « Namasté » ; aucun pré requis n’est souhaité. Caravane Théâtre forme aux techniques mais ne s’implique ni dans le choix des participants, ni dans celui des thèmes des spectacles.

 

Les ateliers théâtre ont lieu deux jours consécutifs par mois sur 18 mois. La première journée est prise sur le temps de repos hebdomadaire. L’autre journée, les « compagnons acteurs » sont dispensés de leur travail ordinaire. C’est là l’implication de l’ensemble de la Communauté.

Nous travaillons avec les outils du Théâtre interactif crées par Augusto Boal* : « Théâtre Forum » et « Théâtre Images ». Nous donnons des ateliers de « Clown Théâtre » pour libérer les tensions et l’expression des émotions.

Tous les compagnons sont régulièrement sollicités pour entrer dans la troupe, ils sont plus de 40 à participer ponctuellement sur les 18 mois. Il a toujours un noyau suffisant pour encadrer les arrivants, assurer les spectacles.

 

Les thèmes développés : chômage, emploi des femmes, logement, alcool, exclusions, risques environnementaux, citoyenneté, engagement social, mondialisation et l’écologie, sont choisis par les compagnons, joués devant la communauté toute entière pour être validés avant d’être donnés à l’extérieur. Ainsi témoigne M. à la fin d’un spectacle : « Vous êtes le miroir de la communauté. En faisant passer les messages à l’extérieur, vous montrez ce que les compagnons peuvent être, (…) que le compagnon n’est pas un misérable et qu’il a dans le cœur toute une palette de possibilités et de passions. Il faut témoigner. C’est ce que vous faîtes et vous le faites bien !»

Facteurs facilitants et limites.

 C’est l’énergie impulsée par le responsable de la Communauté qui a permis de démarrer cette action. Elle s’est poursuivie, soutenue par l’intérêt que les compagnons ont trouvé dans ces techniques pour eux-mêmes et pour les publics, par leur engagement social et enfin grâce à la mobilisation de toute la communauté.

Celle-ci vit sur ses propres ressources. Cet avantage au départ de l’action s’est révélé être un frein : il a été très difficile de concilier disponibilité pour le théâtre et nécessité du travail « productif » indispensable à l’autonomie financière.

 De plus personne ne s’est proposé à la fin des 15 mois de formation  à l’intérieur de la communauté pour reprendre la « direction » de la troupe, exigence posée par le directeur de la Communauté pour continuer l’expérience.

Après concertation entre les acteurs et le responsable, l’activité théâtrale s’est arrêtée.

 Le désengagement du formateur n’a probablement pas été suffisamment anticipé par le groupe et le temps global de formation peut être sous-estimé compte tenu du type de public ciblé. Malgré cela, le responsable conclue : « Je me réjouis ce soir de voir l’évolution que vous, acteurs, vous faîtes en tant que personne, dans votre expression et dans votre aisance. J’ai quelques échos qui me parviennent de l’extérieur, je vous le dis : on ne s’attend pas à ça d’Emmaüs !

 Cette expérience  a montré qu’il était possible et bénéfique de mobiliser toute une communauté. Quant à la difficulté que pourrait représenter pour certains l’arrêt du théâtre, nous savons que, à Emmaüs Pau Lescar les compagnons ont accès à toute une palette d’activités artistiques. Ils ont à leur disposition nombreuses possibilités pour exprimer leur potentiel créatif, relationnel, social ou humanitaire ainsi que dans l’engagement politique.

L’arrêt du théâtre s’il a pu engendrer quelques regrets, se saurit être traumatisant. Il aura été, au contraire, un apport important et une force à insuffler dans de nouveaux défis.

 Théâtre Forum : rétablir le dialogue.

  Le théâtre Forum s’adresse à tous, IL n’a pas été créé spécialement pour des personnes en situation de précarité. Le but ultime de ce théâtre est : le bonheur. Il tente d’y faire parvenir en favorisant le rétablissement du dialogue entre les Être humains. Il ne s’agit pas d’adapter les individus à un monde insatisfaisant, mais de transformer le monde lui-même.

Augusto Boal le créateur de cette forma théâtrale a lui même une formule magnifique, c’était d’ailleurs son slogan lorsqu’il a fait campagne pour de=venir « véréador » député de Rio : «  Ayons le courage d’être heureux »’. «A ce théâtre tout le monde peut jouer même les comédiens.. Nos dernières actions nous ont amenées à former des narcologues russes, des paysans à Rio Grande Do Sul (pour dénoncer les danger de l’utilisation massive des pesticides) des ONG du Rajasthan (pour tenter de réduire les migrations des paysans vers les villes) des membres du « planning familial » (pour dénoncer les violences conjugales) etc.

La position des professionnels n’est pas de prendre la parole à la place de ceux qui la désirent et ne savent pas comment la « révéler », mais bien de les aider a y avoir accès.

Le Théâtre Forum a ses propres règles de fonctionnement, sa déontologie et sa propre éthique. Sa pratique ne représente aucun danger si on suit sa démanche et que l’on en respecte la philosophie. Cependant il ne serait pas sérieux des personnes trop fragiles à des animateurs inexpérimentés (risque de décompensation, de passage à l’acte, danger de confondre Théâtre Forum et psychodrame) Il est nécessaire de se garantir du sérieux et du professionnalisme des intervenants par un cadre éthique posé en amont de toute action. En ce qui me concerne, je n’ai pas connu, en vingt cinq ans de pratique d’événements dommageables pour les « acteurs » comme pour les « publics ».

 

Jean Pierre Besnard Directeur artistique et pédagogique de Caravane Théâtre

Tel :06 08 28 89 97
Contact  mail :
 
caravth@club-internet.fr  
Sites web  de l’association :
 
www.planete-clowne.com      
 www.caravane-theatre.com www.parcourireslemonde.com

  Augusto Boal « Jeux pour acteurs et non-acteurs » La Découverte

Par jpbes - Publié dans : Témoignages
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Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /Juin /2008 09:06

Pendant deux ans, à Pau, cinquante compagnons d’Emmaüs ont été formés au « Théâtre Forum » par un professionnel . Ils ont ensuite donné une vingtaine de représentations dont une au « Forum Social Mondial » de Bombay. Du chômage à l’emploi des femmes, ils ont eux-mêmes choisis les thèmes traités. Ce travail a aidé les compagnons à développer leur autonomie et a contribué à changer leur image.

 

En Juin 2001, la troupe indienne « Karwan » (formée par JP Besnard*) en tournée en France donne une représentation à la communauté d’Emmaüs Pau Lescar. Son directeur, Germain Sary est  impressionné par la force et l’impact de « ce théâtre » est souhaite l’introduire dans la communauté.

Un partenariat s’engage avec Caravane Théâtre. D’avril 2003 à juin 2004, JP Besnard forme des compagnons aux techniques du théâtre interactif. Ainsi, naîtra la troupe « Namasté » qui créé 10 spectacles de théâtre forum et se produira régulièrement pendant 1an ½. Elle donne 20 représentations publiques, touche plus de 1500 personnes dans l’agglomération paloise, et plus d’un millier de personnes en participant au forum social de Bombay en janvier 2003.

 

« Namasté » permet la rencontre des compagnons avec des publics très variés : jeunes en difficulté, travailleurs sociaux en formation, adhérents d’associations, publics de rue…elle atteint ainsi son premier objectif : ouvrir la communauté vers la cité, faire partager les valeurs de solidarité, et de convivialité défendues par Emmaüs et plus largement, changer les représentations parfois négatives sur les compagnons. Le second objectif visé dans ce travail : l’aide au développement personnel et à l’autonomisation des compagnons, est validé pour la majorité des compagnons acteurs. A « C’est notre théâtre, c’est notre force ». N.« J’ai été bouleversée de jouer avec ce public » C.« Ca me fait énormément plaisir de faire passer des messages » S. « Cà fait réfléchir, ça fait réagir,c’est très fort pour moi »

 

Démarche participative intégrée.

 

L’outil théâtre interactif est particulièrement adapté à ce public en situation de vulnérabilité. Il  utilise un médiateur : la création artistique. Il s’appuie sur le non-verbal. Il nécessite l’implication des bénéficiaires à toutes les étapes du processus. Il s’agit là d’une démarche participative « intégrée ».

 

 

Modalités de mise en œuvre.

 

Sur deux week-ends nous présentons les méthodes, créons et jouons un premier spectacle avec quelques compagnons volontaires, pour diffuser l’information à l’intérieur de la communauté.

18 compagnons poursuivent l’expérience et forment l‘ossature de la troupe « Namasté » ; aucun pré requis n’est souhaité. Caravane Théâtre forme aux techniques mais ne s’implique ni dans le choix des participants, ni dans celui des thèmes des spectacles.

 

Les ateliers théâtre ont lieu deux jours consécutifs par mois sur 18 mois. La première journée est prise sur le temps de repos hebdomadaire. L’autre journée, les « compagnons acteurs » sont dispensés de leur travail ordinaire. C’est là l’implication de l’ensemble de la Communauté.

Nous travaillons avec les outils du Théâtre interactif crées par Augusto Boal* : « Théâtre Forum » et « Théâtre Images ». Nous donnons des ateliers de « Clown Théâtre » pour libérer les tensions et l’expression des émotions.

Tous les compagnons sont régulièrement sollicités pour entrer dans la troupe, ils sont plus de 40 à participer ponctuellement sur les 18 mois. Il a toujours un noyau suffisant pour encadrer les arrivants, assurer les spectacles.

 

Les thèmes développés : chômage, emploi des femmes, logement, alcool, exclusions, risques environnementaux, citoyenneté, engagement social, mondialisation et l’écologie, sont choisis par les compagnons, joués devant la communauté toute entière pour être validés avant d’être donnés à l’extérieur. Ainsi témoigne M. à la fin d’un spectacle : « Vous êtes le miroir de la communauté. En faisant passer les messages à l’extérieur, vous montrez ce que les compagnons peuvent être, (…) que le compagnon n’est pas un misérable et qu’il a dans le cœur toute une palette de possibilités et de passions. Il faut témoigner. C’est ce que vous faîtes et vous le faites bien !»

 

Facteurs facilitants et limites.

 

C’est l’énergie impulsée par le responsable de la Communauté qui a permis de démarrer cette action. Elle s’est poursuivie, soutenue par l’intérêt que les compagnons ont trouvé dans ces techniques pour eux-mêmes et pour les publics, par leur engagement social et enfin grâce à la mobilisation de toute la communauté.

Celle-ci vit sur ses propres ressources. Cet avantage au départ de l’action s’est révélé être un frein : il a été très difficile de concilier disponibilité pour le théâtre et nécessité du travail « productif » indispensable à l’autonomie financière.

 

De plus personne ne s’est proposé à la fin des 15 mois de formation  à l’intérieur de la communauté pour reprendre la « direction » de la troupe, exigence posée par le directeur de la Communauté pour continuer l’expérience.

Après concertation entre les acteurs et le responsable, l’activité théâtrale s’est arrêtée.

 

Le désengagement du formateur n’a probablement pas été suffisamment anticipé par le groupe et le temps global de formation peut être sous-estimé compte tenu du type de public ciblé. Malgré cela, le responsable conclue : « Je me réjouis ce soir de voir l’évolution que vous, acteurs, vous faîtes en tant que personne, dans votre expression et dans votre aisance. J’ai quelques échos qui me parviennent de l’extérieur, je vous le dis : on ne s’attend pas à ça d’Emmaüs !

 

Cette expérience  a montré qu’il était possible et bénéfique de mobiliser toute une communauté. Quant à la difficulté que pourrait représenter pour certains l’arrêt du théâtre, nous savons que, à Emmaüs Pau Lescar les compagnons ont accès à toute une palette d’activités artistiques. Ils ont à leur disposition nombreuses possibilités pour exprimer leur potentiel créatif, relationnel, social ou humanitaire ainsi que dans l’engagement politique.

L’arrêt du théâtre s’il a pu engendrer quelques regrets, se saurit être traumatisant. Il aura été, au contraire, un apport important et une force à insuffler dans de nouveaux défis.

 

Théâtre Forum : rétablir le dialogue.

 

Le théâtre Forum s’adresse à tous, IL n’a pas été créé spécialement pour des personnes en situation de précarité. Le but ultime de ce théâtre est : le bonheur. Il tente d’y faire parvenir en favorisant le rétablissement du dialogue entre les Être humains. Il ne s’agit pas d’adapter les individus à un monde insatisfaisant, mais de transformer le monde lui-même.

Augusto Boal le créateur de cette forma théâtrale a lui même une formule magnifique, c’était d’ailleurs son slogan lorsqu’il a fait campagne pour de=venir « véréador » député de Rio : «  Ayons le courage d’être heureux »’. «A ce théâtre tout le monde peut jouer même les comédiens.. Nos dernières actions nous ont amenées à former des narcologues russes, des paysans à Rio Grande Do Sul (pour dénoncer les danger de l’utilisation massive des pesticides) des ONG du Rajasthan (pour tenter de réduire les migrations des paysans vers les villes) des membres du « planning familial » (pour dénoncer les violences conjugales) etc.

La position des professionnels n’est pas de prendre la parole à la place de ceux qui la désirent et ne savent pas comment la « révéler », mais bien de les aider a y avoir accès.

Le Théâtre Forum a ses propres règles de fonctionnement, sa déontologie et sa propre éthique. Sa pratique ne représente aucun danger si on suit sa démanche et que l’on en respecte la philosophie. Cependant il ne serait pas sérieux des personnes trop fragiles à des animateurs inexpérimentés ( risque de décompensation, de passage à l’acte, danger de confondre Théâtre Forum et psychodrame) Il est nécessaire de se garantir du sérieux et du professionnalisme des intervenants par un cadre éthique posé en amont de toute action. En ce qui me concerne, je n’ai pas connu, en vingt cinq ans de pratique d’événements dommageables pour les « acteurs » comme pour les « publics ».

 

Jean Pierre Besnard Directeur artistique et pédagogique de Caravane Théâtre

Contact  mail : caravth@club-internet.fr  

 

Site web  de l’association : www.planete-clowne.com      www.caravane-theatre.com

www.parcourireslemonde.com

 

Augusto Boal « Jeux pour acteurs et non-acteurs » La Découverte

Par jpbes
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Lundi 9 juin 2008 1 09 /06 /Juin /2008 10:08

Le Clown interculturel.

 

Un petit exemple pour illustrer comment l’esprit clown permet de dépasser les clivages culturels. Voici le récit d’une improvisation qui s’est déroulée lors d’un atelier inter culturel « Franco-indien »

 

Thème de l’improvisation:
Un groupe de clowns français débarque en Inde  pour la première fois.

 Dans le public des acteurs indiens (des stagiaires participants)  les observent  et viendront par la suite, après avoir chaussé le nez, donner  leur ressenti et leur point de vue sur la scène qu’ils auront observée. Chaque indien (alors en clown) reprenant le rôle d’un clown Français.


                            
Six clowns français découvrent l’Inde.

 Six participants français, en personnage clown, entrent sur scène, inquiets, surpris, stupéfaits.

La chaleur est insupportable, intoxicante. De plus ça pue ! Ca gratte ! Ca dégouline ! On  s’épouille s’éponge, s’épouvante s’époussette ! On marche avec difficulté sur un sol qui couvert d’immondices.

Sur la scène nos touristes aperçoivent une chaise renversée. Sauvés c’est un taxi.

Notre bande hèle un rikshow (petit scooter taxi à deux places). Lolo fait le chauffeur. Les cinq  autres, s’escaladant les uns les autres parviennent à se glisser à l’intérieur de l’habitacle. Le prix est vraiment exorbitant. Alors on discute, on  sort du taxi, remonte, redescend, remonte, redescend, on gesticule et on paie.Touristes parfaits on sort les têtes vers l’extérieur pour sourire à l’appareil Enfin le taxi démarre direction une table renversée : le restaurant.

.Devant la porte d’entrée Lolo, en grosse vache qu’elle joue, broute un foulard abandonné. Gênés et  apeurés nos amis grimpent sur une table  et font fuir l’animal.

Là les clowns touchent à tout. C’est sale, on essuie. Ca sent mauvais, on vaporise. Sur la table quelques verres d’eau locale. Attention : surtout ne pas boire, on balance l’eau à travers la salle avant de s’installer, V stérilise table et  chaises.

Un clown déguisé en serveur discret apporte les repas. C’est pas bon, trop épicé. On change les plats : trop salé ! On rappelle le serveur. L’un s’étouffe !  L’autre vomit. Seule une clownette  semble apprécier la cuisine indienne.

Les  cinq autres  se régalent tout de même des dessers. Rescapés  du repas ils se lancent  dans une danse  endiablée sur la table, jupes relevées, les derrières se tortillent  comme  d’heureux ventilateurs Applaudissements. Auto congratulations. Félicitations.

Pose touristique. On se dispute le serveur. Finalement on l’installe au milieu. On lui pose une assiette sur la tête pour faire couleur locale. Et on rit ! On rit! On rit!

C’est à lui maintenant de prendre la photo. Comme il n’y connaît rien, on se moque de lui. Mais comme il fond en larmes on le console en lui offrant tout les objets disponibles  sur scène enfin…dans son  restaurant : Tabourets, chaises, tables sacs plastics les couverts et les rideaux.Les clowns s’installent dans une « Guest house ». Là aussi c’est encore trop cher. Le lit c’est une chaise renversée : trop dur. La salle de bain un tabouret : trop petit. La salle à manger : trop de moustiques. Après avoir enjambé quelques saletés,  plus loin : la terrasse.  Il y fait meilleur. On s’y installe.

 Après quelque repos, notre joyeuse équipe se lève et part : en fait c’est pas si bien que ça l’Inde. Sortie de scène et le retour en France. 

Une question avant de poursuivre : 

Sait-on aperçu  qu’il y a des Indiens dans la salle ?


                             Six clowns indiens reprennent l’improvisation.

 

 Les six clowns indiens entrent sur scènes hystériques. Ils se badigeonnent les uns les autres d’insecticide. Se  donnent de grandes claques, se flagellent pour écraser les moustiques invisibles qui les attaquent de toute part.

Et reprennent tel le chœur antique des tragédies grecques : «  ça va ? »  « Ça ne va pas ! ».Ça va ? » « Ça va pas ! ». « Ça va ? » « Ça va pas ! ». Et : en Français s’il vous plait !

Ils se bouchent le nez de tout ce qu’ils trouvent : foulard, draps de lit, chapeaux essayant ainsi d’échapper aux mauvaises odeurs. Se déhanchent et se tortillent en criant : « photos ! »  « Photos ! »  « Photos ! Le serveur du restaurant, qui a par maladresse cassé l’appareil, est frappé comme un âne qui ne voudrait pas avancer.

D : «  je veux rentrer à la maison ! »  « J’en peux plus ! »  « Je veux pas rester là ! ». Tout le monde l’assiste. Et comme  des bébés dans une pouponnière les clowns se mettent à crier  à l’unisson. Crise de nerfs collective. C’est Verdun. Waterloo. Grimpés sur la table, radeau de la Méduse, ces chers petits se débattent, abandonnés, loin des leurs, alors que le public, cruel et insensible… se marre.

Au restaurant, on veut de l’eau et de la bonne. Mort de soif,  une clownette tombe à terre inanimée.Les clowns font un vacarme épouvantable pour faire venir le pauvre serveur. Bien sûr les estomacs délicats ne supportent pas ce genre de nourriture et la resservent sur la table.Le serveur se fait maltraiter parce que le café n’est pas du vrai café, le thé est trop sucré et le gâteau pas assez.Emballée par le public qui se tient les côtes. Notre équipe se calme.Le « french  can can » qui s’ensuit  n’a plus rien  de parisien. Par décence nous le classerons « X »

La suite du voyage tient ses promesses : la troupe loue la seule chambre avec air conditionnée de l’auberge, celle du propriétaire. D pris d’une immense colique écrasera le fauteuil renversé qui fait office de toilettes. Effrayée par tant de mésaventure notre petite bande de touristes s’enfuit sans demander son reste.


                                                      Epilogue et analyse du jeu.

 Les spectateurs Indiens furent très vexés et choqués par l’improvisation des Français qui leur avaient renvoyé à leur goût, une image trop négative de leur pays et de leurs concitoyens.

Comment ces Français (stagiaires) reçus  avec tant d’amitié ont-ils osé se moquer d’eux et n’ont rien trouvé de bien ni de beau ni d’agréable ?!...

Les Rajpoutes si fiers se sont sentis ridiculisés et  profondément blessés. Surtout que dans la salle d’autres « touristes » (des stagiaires participants français qui, ne jouant pas à ce moment là, se délectaient de la scène) ne se gênaient pas pour rire.

J’ai entendu dire par la suite : « si les Français voulaient de meilleures conditions de vie ils n’avaient qu’à aller dans des palaces, au lieu d’accepter l’hospitalité de nos familles » retournant ainsi  les compliments.

 

Dans un deuxième temps, quand les indiens ont repris les rôles des clowns français et ont joué (en clown) tout ce qu’ils avaient détesté voir, tout a basculé.

Pousser, dans le jeu, encore plus loin la critique, le ridicule des personnages et des situations les a complètement libérés. Ils se sont lâchés et follement amusés.

 

Phénomène de l’arroseur arrosé ? Pas seulement. Vengeance ? Pas que cela. Il y avait bien quelque chose de vrai dans le récit des clowns français, mais rire de soi et devant les autres, nous savons tous combien l’exercice  est difficile  qui plus est dans ces situations de stage où on se découvre, instants délicats de séduction... Accepter que d’autres puissent rire de nous, c’est encore plus insupportable.

 

C’est à ce moment là que nos improvisateurs français ont réalisé en se voyant joués par les clowns indiens combien ils ont pu être maladroits. La honte !

Je crois que ce fut encore plus dur d’accepter  pour eux  de s’être trompé parce qu’il n’y avait pas de « rachat » possible .Condamnés à s’accepter ! A en  parler A communiquer vrai. Un petit temps pour l’humilité et les véritables rencontres. Aux vestiaires les appareils photo et  le guide du routard ! Et merci au clown.

 

 

Par jpbes - Publié dans : Parcourir le monde
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Zippo le clown

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  • : Zippo le clown partage ses expériences humaines vécues durant les voyages et les rencontres inter culturelles. Il donne un espace de parole à tous ceux qui ont partagé bonheurs et galères avec le théâtre et les voyages. A la rencontre des personnes qui ont développé des actions artistiques diverses, Clown, théâtre …qui ont développé des actions de solidarité entre les pays du nord et ceux du sud. Ceux qui ont mis en place des voyages solidaires. Zippo evoque l'Inde, le Brésil, le Maroc,...
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